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Travail des enfants : beaucoup reste à faire !

Interview de Geneviève Sevrin (1)

Depuis de nombreuses années, Amnesty International France dénonce le fléau du travail des enfants dans le monde. Sa présidente, Geneviève Sevrin, fait le bilan de plusieurs décennies de luttes et rappelle que dans ce domaine beaucoup reste à faire.

Différences : Que représente le travail des enfants dans le monde aujourd’hui ?

  • G.S.: Selon les estimations de l’OIT (2), 352 millions d’enfants âgés de 5 à 18 ans travaillent dans le monde. Cela fait un enfant sur huit. Mais ce chiffre ne prend en compte que les activités déclarées. Il occulte donc le travail au sein de la famille, l’exploitation sexuelle aussi. En réalité, les chiffres sont bien supérieurs mais il est difficile d’être exact. Le travail des enfants est une conséquence la plupart du temps de la pauvreté mais aussi de certaines formes de tradition derrière lesquelles se cachent les adultes. Pour revenir aux chiffres, il existe environ 246 millions d’enfants qui exercent une activité qui nuit à leur santé et qui doit être abolie. Sur ces 246 millions environ 171 exercent une activité dangereuse et 8 millions sont tout simplement en danger de mort.

Différences : Le phénomène est connu et dénoncé depuis longtemps maintenant. Mais concrètement, quelles mesures ont été prises pour lutter contre ce fléau ?

  • G.S.: Il y a une Convention des droits de l’enfant au niveau international mais certains pays ne l’ont pas encore signée. C’est le cas des Etats-Unis. En Europe, l’Angleterre autorise le travail des enfants le matin avant d’aller à l’école à partir de douze ans ce qui est contraire à la Convention qu’elle a signée. L’Angleterre a aussi beaucoup utilisé les châtiments corporels pour éduquer les enfants, cette pratique était bien vue dans la société. Il faut que les pays qui n’ont pas encore ratifié la Convention le fassent et surtout la mettent en œuvre, notamment en imposant une limite d’âge au mariage, en fixant l’âge de la majorité, en favorisant l’accès à l’école pour tous les enfants, notamment les filles, etc. En Inde, par exemple, où le travail de l’enfant est souvent indispensable à sa survie et à celle de sa famille, il faut que l’enfant puisse tout de même aller à l’école une partie de la journée. Dans ce pays, certains enfants, parce que leur famille a contracté une dette sur plusieurs générations, sont les esclaves de leurs créanciers. Des ONG rachètent la dette pour sauver l’enfant. Il y a des problèmes de fond à résoudre mais aussi des situations d’extrême urgence.

Différences : La Convention des droits de l’enfant a été signé en 1959. Y a-t-il eu depuis une prise de conscience dans le monde ?

  • G.S.: Oui, je pense qu’une réelle prise de conscience a eu lieu. Sur le travail des enfants mais aussi sur l’exploitation sexuelle des mineurs. Des Conventions ont été signées, on a vu se tenir des procès de pédophiles, des campagnes de sensibilisation à l’exploitation des enfants ont eu lieu dans les avions en partenariat avec les transporteurs aériens… Seule la situation des enfants soldats ne bouge pas et reste catastrophique. Les conflits armés prolifèrent et les enfants sont des proies dociles et influençables.

Différences : Quels sont, selon vous, les obstacles à une évolution dans le bon sens ?

  • G.S.: L’invisibilité du travail de beaucoup d’enfants tout d’abord, au sein des familles par exemple ou pour les emplois de domestiques. Comment identifier ces enfants ? Il faut d’abord savoir. L’autre grand problème c’est que pour beaucoup d’enfants, le travail est un facteur de survie. Il faut donc réfléchir à la façon de lutter contre la pauvreté. C’est en grande partie la responsabilité des Etats, mais ceux-ci ont souvent des difficultés pour renverser la tendance. Au Brésil par exemple, le président Lula a beaucoup de mal à s’opposer aux grands propriétaires terriens qui font travailler les enfants dans leurs champs parfois dans des conditions épouvantables. Là, les pays occidentaux, même s’il doivent balayer devant leur porte, ont sûrement un rôle à jouer.

Différences : Peut-on considérer que le travail assure aux enfants les moyens d’accéder à d’autres droits, la santé par exemple ?

  • G.S.: Cela peut être vrai en effet quand le travail de l’enfant est rémunéré mais ce n’est souvent pas le cas. Et puis chez les enfants jeunes, le travail ne peut qu’être mauvais pour leur santé. On constate chez ces enfants des retards de croissance, des problèmes de développement, des grossesses précoces chez les jeunes filles qui travaillent comme domestiques, des infections par le sida… Dans la plupart des cas, le travail est dangereux et nuisible.

Différences : Quel bilan dressez-vous de la situation des enfants dans le monde d’un point de vue sanitaire ?

  • G.S.: Il est loin d’être brillant et le travail est une des causes de cette situation. Dans beaucoup de pays à travers le monde, seule une minorité a accès aux soins médicaux, aux médicaments. L’absence d’accès aux soins va a l’encontre des droits de l’homme et donc de l’enfant. Le coût des médicaments est bien trop élevé et même lorsque les entreprises pharmaceutiques décident de vendre à prix coûtant, les médicaments sont encore bien trop chers. Le Brésil a décidé de fabriquer ses médicaments lui-même pour subvenir aux besoins de sa population, un vrai bras d’honneur aux grands groupes pharmaceutiques ! Les gouvernements occidentaux qui aident financièrement un certain nombre de pays dans le monde devraient exiger qu’une partie des fonds soit utilisée pour améliorer l’accès aux soins. Pour que les droits de l’enfant comme ceux des femmes soient respectés, il faut cesser de considérer qu’il ne s’agit que de rajouts, d’extras, aux droits de l’homme. Et là-dessus, il reste encore beaucoup de chemin à faire.

Propos recueillis par Laurent-Frédéric Cousin

(1)Présidente d'Amnesty International France

(2)Organisation Internationale du Travail

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