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Les nouveaux saigneurs

Dans L’Empire de la honte, Jean Ziegler dénonce l’organisation de la rareté par les multinationales

Les nouveaux saigneurs

Dernier ouvrage en date du subversif Jean Ziegler, rapporteur spécial des Nations Unies pour le droit à l’Alimentation, L’empire de la honte (Fayard) analyse sans concessions les dérives de notre monde post-11septembre. Un monde en mutation qui subit à plein l’unilatéralisme impérialiste de l’Amérique de Georges Bush, ce bras armé des « cosmocrates », patrons des grandes multinationales et nouveaux seigneurs qui mettent le monde en coupe réglée et le poussent vers une « reféodalisation » bien éloignée des idéaux de 1789 auxquels l’auteur fait très souvent référence. Quand la rareté est organisée Mais qui sont ces « cosmocrates » ? « Des seigneurs despotiques (…) qui détiennent désormais un pouvoir qu’aucun empereur, aucun roi, aucun pape, n’a possédé avant eux », explique l’auteur qui ajoute : « Les attentats du 11 septembre (…) ont été l’occasion pour les nouveaux despotes de s’approprier le monde, de s’emparer sans partage des ressources nécessaires au bonheur de l’humanité, de détruire la démocratie. » Et pour asseoir leur pouvoir ces derniers organisent la rareté des ressources. Jean Ziegler reconnaît que les famines et l’endettement, armes des forts contre les faibles, ont toujours existé. Mais après plusieurs révolutions industrielles, technologiques et scientifiques, « la planète croule aujourd’hui sous les richesses. » Une abondance qui effraie les cosmocrates car « le prix d’un bien dépend de sa rareté. (…) Les maîtres de l’empire de la honte organisent sciemment la rareté. » Même cette « rareté qu’autorise la nature » est vécue comme une menace aux lois du marché, une « concurrence déloyale », par les cosmocrates qui déposent alors des brevets sur le vivant. Jean Ziegler pointe l’injuste paradoxe d’une situation qui voit d’un côté la misère atteindre des niveaux sans précédents dans l’histoire de l’humanité et d’un autre le magot des multinationales battre des records chaque année. Chose nouvelle : si l’argent rentre dans les caisses de ces grandes entreprises, il n’est pas réinvesti pour créer de nouveaux emplois mais pour satisfaire les exigences de rendement des actionnaires. Revenir aux idées des Lumières Dans cet empire de la honte, la violence devient structurelle c’est-à-dire permanente. « Aux principes (…) du droit international, les cosmocrates préfèrent leur subjectivité, c’est-à-dire leurs intérêts privés », dénonce l’auteur. Et comme pour prouver un peu plus le rôle des multinationales dans les guerres, celui-ci se souvient d’un article du New York Times expliquant qu’au premier semestre 2004, en pleine guerre d’Irak, les profits nets des sept plus grandes sociétés pétrolières américaines ont augmenté en moyenne de 43 %. Pour contrer ces nouveaux féodaux qui attaquent la souveraineté des Etats et des peuples, il faut revenir aux idées des Lumières mises en pratique lors de la Révolution française. Jean Ziegler veut y croire et sa conviction est contagieuse.

L’empire de la honte, Ed. Fayard, 323 pp, 20€

Un homme de conviction Né en 1934 à Thoune en Suisse, Jean Ziegler, écrivain et ancien professeur de sociologie à l’université de Genève, est avant tout une homme de conviction. Il fut ainsi le premier dirigeant de la communauté d'Emmaüs genevoise avant de commencer une carrière politique en tant que conseiller municipal socialiste de la ville de Genève (1963 -1967). Il fut ensuite conseiller national de 1967 à 1983 et de 1987 à 1999. En 1999, il décide de s’opposer à Christoph Blocher, leader de la droite radicale suisse, dans le fief de ce dernier : Zurich. Il ne sera pas réélu malgré un bon score. Il est actuellement rapporteur spécial de la commission des droits de l’homme de l'ONU pour le droit à l’alimentation. Ses prises de position et ses écrits lui ont valu de nombreuses critiques et même des procès. Il a dénoncé notamment une utilisation par les Israéliens de la faim comme arme contre les Palestiniens se faisant ainsi de nombreux ennemis qui ont tenté de mettre en cause son mandat onusien. L’auteur a écrit plus d’une quinzaine d’ouvrages dont La faim dans le monde expliquée à mon fils (Seuil 1999) ou encore Les nouveaux maîtres du monde (Fayard 2002).

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