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La guerre économique a déjà commencé

L ’eau est un business. Et des plus rentables qui soit. Veolia et Suez, deux entreprises françaises, dominent de loin ce marché mondial de 6,4 milliards d’individus. A coup de lobbying, de pressions diverses, exercées notamment par le FMI et la Banque Mondiale, les multinationales étendent leur empire, au détriment souvent des plus pauvres qui tentent de faire entendre leur voix.

Aucun être humain ne peut se passer d’eau. C’est l’élément vital par excellence. On l’utilise aussi pour de multiples usages domestiques, industriels... L’agriculture qui nourrit les hommes, consomme la grande majorité de cette eau qui doit rester douce et de qualité. A partir du moment où cet « or bleu » vient à manquer et surtout sous sa forme potable, il devient un enjeu commercial, un business. Et, disons-le, ce liquide sans goût, sans effet euphorisant, qui tombe naturellement du ciel, qui n ’est ni rare, ni difficile d’accès, c’est le rêve de tout entrepreneur, le business idéal ! Chaque homme sur cette planète est un client potentiel, ce qui représente un marché de 6,4 milliards d’individus. L’eau est d’une stabilité à toute épreuve et ne dépend donc pas des fluctuations du marché ou du bon vouloir de pays producteurs comme pour le pétrole. Les concessions accordées par les pouvoirs publics aux entreprises qui gèrent l’eau s’étalent souvent sur plus de dix ans. La limite est de quinze ans en France mais dans d’autres pays cela peut être beaucoup plus long encore et reconduit indéfiniment. Mais ce précieux liquide est un matériau qui demande de lourds investissements. Sa fluidité, son poids impliquent qu’on le transporte dans des canalisations parfaitement étanches et jusque chez le consommateur. Il faut donc construire des aqueducs,d es réseaux de distribution d’eau courante et d’assainissement, les entretenir... De plus, il faut veiller à ce que l’eau soit buvable car les villes qui puisent sans effort ou presque une eau de qualité pour leurs habitants, comme Rome ou Grenoble, sont une minorité. Il faut donc la traiter par des procédés spécifiques qui demandent un savoir- faire et des équipements lourds. Cette mission ne peut être remplie que par de grandes collectivités : villes importantes, syndicats,communautés d ’agglomérations... Et ces dernières si elles le souhaitent peuvent avoir recours aux services de grands groupes industriels.

L’OPA sur l ’eau des multinationales

L’eau aiguise les appétits des grands groupes industriels à travers le monde qui démarchent leurs clients en se donnant de gros moyens. Lorsque sous l’autorité du premier ministre, Margaret Thatcher, les Britanniques commencèrent à privatiser à tout va, ils n’eurent aucun mal à trouver preneurs pour leurs sociétés d’exploitation de l ’eau. Ils eurent plus de mal par contre à vendre leurs centrales nucléaires. Le marché mondial est dominé par deux multinationales françaises : Veolia (ex-Vivendi Environnement, ex-Compagnie Générale des Eaux) et Suez-Lyonnaise des Eaux. Deux autres groupes bien de chez nous disputent la suprématie de Veolia et de Suez mais en sont encore loin. Il s ’agit de SAUR (groupe Bouygues)et CISE,une filiale de Saint Gobain/Pont à Mousson. Aux quatre coins du monde, ces grands groupes et d ’autres,notamment américains, mettent tout en œuvre pour acquérir de nouveaux marchés. En cela, leurs meilleurs L'eau est un business La guerre économique a déjà commencé alliés sont la Banque Mondiale et le Fond Monétaire International (FMI)qui incitent les pays en voie de développement à privatiser leurs services publics à tout prix. Et les principaux bénéficiaires sont souvent les multinationales elles-mêmes et non les populations surtout les plus pauvres. Aux Philippines,le consortium chargé de gérer l’eau à Manille dont Suez est membre est au bord de la faillite. C’est l’Etat, déjà très endetté, qui vient au secours de la multinationale dont la mauvaise gestion avait provoqué en novembre 2003, une épidémie de gastro-entérite et de choléra qui avait fait sept morts. Le scénario est pire encore en Afrique du Sud où le choléra a tué 260 personnes. Une épidémie consécutive à la privatisation qui a entraîné une hausse des tarifs qui oblige les plus pauvres à boire l’eau des rivières polluées pour survivre. Pour faire passer l’idée que l’eau est un bien marchand comme un autre, les industriels ont créé des instances internationales comme le Conseil Mondial de l’Eau dont le fondateur est Suez. Un Conseil qui mène des actions de lobbying pour inciter les pays à leur ouvrir leur marché. Aux Etats-Unis, de telles actions de lobbying ont permis de baisser les normes de potabilité de l’eau. Cela pose aujourd’hui un problème de santé publique. Plusieurs personnes sont décédées en quelques années et la peur de l’eau contaminée s’impose dans l’opinion américaine.

La rébellion contre les privatisations

Dans les pays du Sud les gouvernements,souvent plus fragiles et gangrenés par la corruption, ont encore moins les moyens de résister à la pression des multinationales. Au Mali, la compagnie SAUR détient à 50% la compagnie nationale d’eau et d’électricité, EDM. Les prix augmentent. Même quand leur maison est raccordée à l’eau courante, beaucoup de Maliennes préfèrent se rendre à la borne fontaine de leur quartier pour s’approvisionner en eau. Cela coûte moins cher. EDM affiche des prix qui sont parmi les plus élevés d’Afrique de l ’Ouest. Un handicap qui grève l’économie toute entière car comment développer un pays quand le coût de l’énergie est trop élevé. Aux yeux des populations de ces pays, les privatisations sont souvent considérées avec beaucoup de méfiance, voire d’animosité. En 2001, dans l’Argentine en crise, les manifestants ont saccagé les cabines publiques, symboles de la privatisation dans ce pays. Dans le ghetto sud-africain de Soweto, l’installation de compteurs d’eau dans les quartiers provoque la fureur de certains habitants qui se constituent en collectifs. Pourtant, la Johannesburg Water qui fait poser ces compteurs pensait tuer les protestations dans l ’œuf en offrant les 6 000 premiers litres et en pratiquant des tarifs moins élevés dans les quartiers pauvres. Mais beaucoup d ’habitants de Soweto estiment que l’eau est un droit constitutionnel est doit donc être gratuite. Une gratuité qui peut cependant favoriser le gaspillage de ressources limitées.

Quelques succès alternatifs

De l’autre côté de l’Atlantique, l’Uruguay illustre bien cette défiance grandissante des populations envers la privatisation de l’eau. Le pays, qui est passé à gauche le 31 octobre 2004, a décidé par référendums d’inscrire dans la constitution que l’eau appartient au domaine public et qu’elle ne peut être privatisée !C’est la suite logique d’une série de référendum ayant annulé les années précédentes, des lois favorisant l’ouverture des services publics à des capitaux privés. Au début des années quatre-vingt-dix, un de ces plébiscites avait d’ailleurs empêché l ’ouverture du capital de l’entreprise nationale de télécommunication Antel. Et c’est aujourd’hui une des trois compagnies les plus importantes d ’Amérique du Sud. Et ce succès n’es t pas isolé. Bogota, la capitale de la Colombie, a décidé de ne pas suivre les recommandations du FMI et de la Banque Mondiale. Les deux institutions internationales qui souhaitaient la privatisation du service public de distribution d ’eau, n’ont pourtant eu de cesse de rappeler les autorités municipales à l ’ordre. Mais rien n’y a fait et aujourd’hui la ville possède le service de distribution d ’eau (EAAB)le plus performant du pays. Il est devenu le fleuron du service public colombien. Aujourd ’hui, 95% des habitants ont accès à l’eau potable et 87% sont raccordés aux égouts contre 78% et 71% en 1993. L’EAAB réinvestit ses bénéfices dans des travaux d’aménagement essentiellement dans les quartiers pauvres, ce que ne pourrait pas faire une entreprise privée qui doit distribuer d ’importants dividendes à ses actionnaires. Cela n’a pas empêché cependant une augmentation des prix que la société essaye de pallier par des campagnes d ’économie de l ’eau, réussissant à faire baisser la consommation. L’eau, parce qu’il s’agit d’un élément vital, doit être gérée pour le bien de tous et non pour le profit de quelques-uns. Cependant, le coût de l ’accès à l ’eau est tel que beaucoup de pays à travers le monde ne peuvent se passer de capitaux privés. Le casse-tête est à la mesure du problème.

  1. -F.C.
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